La théorie de l’univers-bloc probabiliste : un pont entre relativité et quantique
Alexandre Leroy
Recherche indépendante en physique théorique et philosophie du temps
Publié le 19 septembre 2025
Introduction : le défi de l’unification en physique
Depuis plus d’un siècle, les physiciens cherchent à unifier
les deux grandes théories qui décrivent notre monde : la relativité
générale, chef-d’œuvre d’Albert Einstein pour la gravitation et le
cosmos à grande échelle, et la mécanique quantique, qui règne sur
l’infiniment petit des particules. Chacune est extraordinairement efficace dans
son domaine, mais elles reposent sur des visions de la réalité profondément
différentes – voire inconciliables. La relativité dépeint un
univers continu et déterministe où le temps s’inscrit dans un
« bloc » d’espace-temps englobant passé et
futur, tandis que la mécanique quantique décrit un univers probabiliste où
l’indétermination règne au niveau fondamental. Réconcilier ces deux paradigmes
est l’un des plus grands défis de la physique contemporaine scientificamerican.com scientificamerican.com.
Dans cet article de fond, nous allons d’abord expliquer de manière accessible ces deux visions du monde : d’une part, l’univers-bloc relativiste (éternalisme), et d’autre part l’indétermination quantique et ses conséquences. Nous aborderons ensuite la théorie de l’univers-bloc probabiliste, une tentative conceptuelle d’unification qui propose un modèle cohérent où passé, futur et événements possibles coexistent dans un même espace-temps, chaque événement étant pondéré par une certaine probabilité. Des analogies intuitives nous aideront à visualiser ces idées. Enfin, nous évoquerons les racines historiques et scientifiques de cette démarche (d’Einstein à Feynman en passant par Everett), et conclurons en ouvrant la discussion sur les perspectives offertes et les implications philosophiques d’un tel changement de paradigme.
Deux visions opposées : relativité vs. quantique
Relativité générale : un univers-bloc déterministe
En relativité, espace et temps forment un tout
indissociable, un continuum à quatre dimensions. Le temps y est traité comme
une dimension supplémentaire, au même titre que l’espace. Cette conception
conduit à l’idée d’univers-bloc (ou éternalisme) : on peut
imaginer l’Univers entier comme un gigantesque « bloc »
contenant tout ce qui est arrivé, arrive ou
arrivera, partout et à tout instant abc.net.au. Autrement dit, le passé, le présent et le futur
coexistent de manière équivalente dans la structure d’espace-temps. Il n’y a
pas de maintenant absolu valable pour tout l’Univers ; ce
que l’un considère comme du présent peut être du passé pour un autre, selon
leur mouvement respectif. En relativité restreinte, le concept de simultanéité
universelle s’effondre, ce qui renforce l’idée que le temps ne « coule » pas
objectivement : tous les moments existent déjà dans le bloc. « Pour ceux d’entre nous qui croient en la physique, la distinction entre le
passé, le présent et
le futur n’est qu’une
illusion obstinément persistante », écrivait Einstein scientificamerican.com. Le temps qui passe n’est donc
qu’une impression subjective liée à notre conscience.
Dans un tel univers-bloc déterministe, chaque événement est fixé sur la ligne du temps : en principe, si l’on connaissait l’état du monde à un instant donné et toutes les lois physiques, on pourrait prédire exactement le futur (c’était la vision du démon de Laplace). Le futur est déjà « écrit » dans le bloc, tout comme le passé y demeure indéfiniment inscrit. Cette conception pose évidemment la question du libre arbitre : si le futur existe déjà, nos choix ne sont-ils pas illusoires ? (Einstein lui-même était perplexe face à l’idée de hasard, affirmant que « Dieu ne joue pas aux dés ».) Nombre de philosophes et scientifiques ont débattu ces implications, sans consensus. Il faut néanmoins souligner que la relativité générale, prise isolément, est totalement muette sur ces questions philosophiques : elle fournit un cadre mathématique où le temps est une dimension, mais ne prétend pas expliquer notre ressenti du présent ni l’origine du déterminisme. Reste que l’univers-bloc déterministe est aujourd’hui la vision la plus conforme à la relativité.
Mécanique quantique : indétermination et hasard
fondamental
La mécanique quantique, apparue au
XXe siècle, a bouleversé cette belle horloge
déterministe. Au niveau des particules élémentaires, le comportement de la
nature semble intrinsèquement aléatoire ou indéterminé.
Par exemple, il est impossible de prédire le moment exact où un atome
radioactif va se désintégrer : on peut seulement donner une probabilité
qu’il le fasse dans la prochaine heure. De même, des grandeurs comme la
position ou la vitesse d’une particule ne peuvent pas être connues
simultanément avec précision (principe d’Heisenberg) et, plus surprenant, ces
grandeurs n’ont souvent même pas de valeur définie tant qu’une mesure
n’a pas eu lieu. Avant l’observation, la particule est décrite par
une superposition d’états possibles. Lorsqu’une mesure est
effectuée, la superposition « s’effondre » en un résultat concret. La théorie quantique ne prédit que les probabilités des différentes issues, non
l’issue certaine d’avance scientificamerican.com. En ce sens, le futur
quantique n’est pas écrit : il y a plusieurs chemins possibles à
partir du présent, que même une intelligence suprême ne pourrait distinguer
avant l’heure.
Un exemple célèbre illustrant cette étrange indétermination est l’expérience des fentes de Young. Si l’on envoie des électrons (ou des photons) un par un à travers deux fines fentes vers un écran, le motif final des impacts montre des franges d’interférence, signature d’un comportement ondulatoire. Chaque particule semble passer par les deux fentes à la fois ! En effet, tant qu’on n’observe pas par quelle fente passe l’électron, on doit considérer qu’il emprunte simultanément toutes les trajectoires possibles entre la source et l’écran. Ce n’est qu’en plaçant un détecteur (ce qui revient à mesurer) que l’électron « choisit » une fente et que le motif d’interférence disparaît. Richard Feynman, l’un des pères de la théorie quantique, a formalisé cela par la méthode de la « somme sur les histoires » : pour calculer le comportement d’une particule, on doit faire la somme de contributions correspondant à chaque chemin possible que la particule peut emprunter latheoriedelevolution.com. Dit autrement, la particule n’a pas une histoire unique, mais toutes les histoires possibles à la fois, tant qu’on ne la mesure pas latheoriedelevolution.com. C’est une idée profondément contre-intuitive, mais qui prédit correctement les résultats expérimentaux.
Cette indétermination quantique n’est pas qu’une curiosité
microscopique : elle peut avoir des conséquences bien réelles à notre
échelle. Le fameux paradoxe du chat de Schrödinger l’illustre :
on imagine un chat enfermé avec un dispositif qui tue l’animal si un atome
radioactif se désintègre. Selon la mécanique quantique (interprétation de
Copenhague), avant qu’on ouvre la boîte, le chat est à la fois vivant
et mort – superposition des deux états – car l’atome lui-même était
dans une superposition « désintégré/non désintégré ». Bien sûr, dès qu’on
observe, on ne voit le chat que dans un état ou l’autre. Mais qu’est-ce qui a déterminé
cette issue particulière ? La théorie ne le dit pas, hormis que chaque
résultat a une certaine probabilité. Il y a là un aléa fondamental,
irréductible, qui trouble notre conception classique du temps et du causal. Le
futur quantique apparaît ouvert, non déterminé à l’avance.
Du microscopique au macroscopique : l’amplification
chaotique
Comment alors, dans notre vie de tous les jours, le monde
semble-t-il si prévisible par moments ? Après tout, les
lois de Newton fonctionnent remarquablement pour envoyer une fusée sur la
Lune : nous ne voyons pas d’objets macroscopiques « fluctuer »
entre plusieurs états. La raison est que, en général, les effets
indéterministes quantiques demeurent confinés à de minuscules échelles.
Cependant, il existe des situations où une minuscule fluctuation peut
être amplifiée en un effet macroscopique important. C’est le
domaine de la théorie du chaos, popularisée par la métaphore
du « battement
d’ailes de papillon » :
le minuscule souffle provoqué par un papillon pourrait, en théorie, engendrer
une tornade à l’autre bout du monde en déclenchant une cascade de phénomènes
non linéaires. De tels systèmes sensibles aux conditions initiales font
qu’une variation microscopique suffit à entraîner, après une évolution
chaotique, de grands changements.
Illustration – Représentation artistique d’un effet papillon quantique dans l’Univers primordial : de minuscules fluctuations au niveau quantique (ici symbolisées par des papillons) peuvent, après amplification chaotique, conduire à des évolutions macroscopiques du cosmos radicalement différentes insu.cnrs.fr. De même, à notre échelle, un événement aléatoire microscopique peut influencer le cours de toute une vie s’il est amplifié par des processus physiques ou biologiques en chaîne. Ce concept d’amplification relie l’indéterminisme fondamental aux phénomènes du monde quotidien, expliquant comment le hasard quantique peut, par endroits, percer le voile de la réalité classique. Par exemple, le simple déclenchement aléatoire d’un atome radioactif dans un laboratoire peut, via un appareil, allumer une lumière ou… tuer le chat de Schrödinger. Une fluctuation quantique infinitésimale aux premiers instants de l’Univers pourrait, elle, décider du destin de régions entières du cosmos après le Big Bang insu.cnrs.fr. Ces exemples montrent qu’entre le déterminisme rassurant de la physique classique et l’aléatoire quantique, il existe des passerelles : de petits écarts initiaux, amplifiés par la dynamique chaotique, peuvent faire basculer un système d’une trajectoire à une autre.
En résumé, nous avons donc deux paradigmes
opposés : un Univers-bloc figé et déterminé d’un
côté, un monde quantique flou et imprévisible de l’autre.
Comment les marier sans contradiction ? C’est ici qu’intervient l’idée
audacieuse d’un univers-bloc probabiliste.
L’univers-bloc probabiliste : un modèle
d’unification
Pour concilier la relativité générale et la mécanique
quantique, des physiciens et philosophes envisagent une vision hybride, qui
serait en quelque sorte un « univers-bloc
enrichi » scientificamerican.com. L’idée centrale est de conserver le
cadre 4D de la relativité – ce continuum d’espace-temps contenant tous les
événements – mais en y ajoutant explicitement la dimension du possible.
Plutôt que de n’inclure qu’une seule configuration d’événements (un seul
« scénario » figé du Big Bang à la fin des temps), l’univers-bloc
probabiliste contiendrait toutes les histoires
possibles, chaque histoire étant assortie d’un certain poids ou d’une
probabilité. Autrement dit, le bloc espace-temps ne serait plus un film unique
déjà tourné, mais une sorte de méga-film incluant tous les
scénarios alternatifs qui pourraient se dérouler. Le passé, le présent, ainsi
que tous les futurs possibles coexistent dans ce bloc, mais les futurs
ne sont pas tous « réalisés » de la même façon : certains sont
plus probables que d’autres, et un observateur donné n’en fera l’expérience
qu’au long d’une branche particulière.
On peut se représenter cette idée de manière imagée. Par
exemple, visualisons un arbre du temps : le tronc représente
le passé (commun à toutes les histoires jusqu’à un certain point), puis
viennent des branches qui figurent les différents futurs
possibles à partir de ce point. L’univers-bloc probabiliste correspondrait
alors à l’arbre entier, considéré comme un objet figé en quatre
dimensions, alors que chaque branche de l’arbre est une
histoire alternative où les événements s’enchaînent d’une certaine manière.
Chaque branche porte un facteur de probabilité (attaché à sa
« grosseur » si on prolonge la métaphore de l’arbre). Du point de vue
d’un être conscient situé dans l’arbre, le futur semble ouvert :
à chaque bifurcation, on ignore quelle branche sera la nôtre. Mais du point de
vue de l’arbre entier (le Dieu de Laplace, pourrait-on dire), toutes
les branches existent simultanément. Notre réalité vécue correspond à
la trajectoire le long d’une branche particulière, tandis que les autres
alternatives forment des mondes parallèles au nôtre dans la structure globale.
Sous forme de points clés, ce modèle unifié
propose que :
- Espace-temps
éternel : Le continuum de la relativité contient l’ensemble des
événements passés, présents, futurs, sans présent absolu privilégié –
c’est l’univers-bloc d’Einstein abc.net.au.
- Possibilités
quantiques : À chaque événement peuvent correspondre plusieurs
résultats différents (par ex. particule détectée ici ou là,
atome désintégré ou intact), conformément aux
superpositions quantiques. Ces résultats coexistent avant l’observation,
au lieu d’être fixés à l’avance latheoriedelevolution.com.
- Multiplicité
des histoires : Plutôt qu’une seule « ligne de temps »,
la réalité fondamentale est envisagée comme un ensemble
d’histoires ou de chemins possibles. On retrouve ici l’intuition
de Feynman : une particule peut emprunter toutes les
trajectoires à la fois – et, par extrapolation, l’Univers lui-même
pourrait emprunter toutes les histoires possibles plutôt qu’une
seule latheoriedelevolution.com. Dans ce cadre, comme l’a
dit Stephen Hawking, « l’Univers n’a pas une
histoire unique, mais toutes les histoires possibles, chacune étant caractérisée par sa propre probabilité » latheoriedelevolution.com.
- Probabilités
et interférence : Chaque histoire est dotée d’une probabilité ou
d’un poids. Certaines histoires contribuent plus fortement que
d’autres à la réalité que nous observons. En mécanique quantique, les
différentes histoires peuvent même interférer entre elles
(positivement ou négativement) avant qu’un résultat ne se manifeste, un
phénomène décrit mathématiquement par les intégrales de chemin de Feynman.
- Unification
conceptuelle : Ainsi, l’univers-bloc probabiliste forme un
canevas unique où coexistent le déterminisme global (tout le « multi-Univers » est
déjà là dans le bloc) et l’indéterminisme
local (chaque observateur voit un futur non prédéterminé tant qu’il n’est
pas réalisé). Relativité et quantique trouvent un langage commun dans
l’idée que le temps est une dimension contenant non pas
une, mais une superposition d’avenirs, chacun déjà inscrit
mais « pondéré ».
Cette vision rappelle fortement l’interprétation des « mondes multiples » proposée
par le physicien Hugh Everett III en 1957. Selon Everett, lors
de chaque événement quantique aléatoire, l’Univers
« branche » sa réalité en autant de versions qu’il y a de
résultats possibles. « Tout
ce qui peut arriver arrive effectivement – mais
dans des univers différents »,
résume cette interprétation scientificamerican.com. Par exemple, il existerait des
univers où l’expérience du chat de Schrödinger aboutit à un
chat vivant et d’autres à un chat mort, chacun de ces univers parallèles se
développant sans interagir avec les autres scientificamerican.com. L’ensemble de ces mondes forme
un multivers, au sein duquel « il
n’y a qu’une seule
histoire globale » englobant toutes les branches scientificamerican.com. Autrement dit, du point de vue du
multivers, rien n’est laissé au hasard : chaque issue se
réalise dans au moins un univers. Cette idée d’un multivers qui contient toutes
les alternatives rejoint clairement le concept d’univers-bloc probabiliste. La
différence est subtile : Everett parle de multiples univers séparés, là où
certains philosophes (tel Simon Saunders) préfèrent imaginer
un unique univers qui se ramifie en interne – un « quantum block universe »
(univers-bloc quantique) – mais dans les deux cas, la structure
mathématique reste équivalente.
On se retrouve avec un modèle éternel et
déterministe à l’échelle du multivers complet, qui reproduit à l’échelle locale l’indétermination quantique (chaque
observateur dans une branche ne voit qu’un résultat et perçoit donc du
hasard).
Notons que des outils théoriques empruntés à la mécanique
quantique appuient cette vision. Le formalisme des intégrales de chemin (sommation
sur les histoires) de Feynman, évoqué plus haut, peut s’étendre à des systèmes
complexes, voire à l’Univers dans son ensemble. De fait, Hawking et d’autres
ont exploré des modèles de cosmologie quantique où l’on
calcule une « somme sur toutes les histoires possibles de l’Univers »
pour déterminer la probabilité de tel ou tel état cosmologique. Dans ces
modèles, les conditions initiales de l’Univers et son évolution ultérieure sont
liées de manière globale ; on obtient un univers fortement déterministe à
l’échelle cosmique, bien que chaque histoire prise individuellement puisse
paraître aléatoire scientificamerican.comscientificamerican.com. Cela donne une perspective
vertigineuse : notre Univers observable ne serait que l’une des
nombreuses histoires contenues dans un super-Univers englobant, et si l’on
« rejouait le film » depuis le Big Bang, toutes les versions
possibles se réaliseraient mais dans des branches différentes.
Cette approche de l’univers-bloc probabiliste fournit
un cadre conceptuel élégant pour penser l’unification de la
relativité générale et de la mécanique quantique. Elle permet d’imaginer un
modèle où le hasard quantique et le déterminisme relativiste cohabitent.
Toutefois, il est important de souligner qu’il s’agit à ce stade surtout
d’une construction théorique. Aucun consensus n’existe encore sur
la manière dont une telle structure se matérialiserait dans une théorie
physique complète (cela relève en fait de la future gravité quantique,
encore en chantier scientificamerican.com). Néanmoins, l’univers-bloc
probabiliste constitue une tentative stimulante de résoudre le puzzle de
l’unification en proposant un univers où le temps et le destin prennent une
forme inédite.
Perspectives et implications philosophiques
Si l’univers-bloc probabiliste (ou le multivers d’Everett)
s’avérait une description valide de la réalité, les conséquences philosophiques
seraient profondes. D’abord, il faudrait repenser la notion de temps.
Dans un tel univers, le temps ne « coule » plus : passé, présent
et futurs possibles sont tous également réels, figés dans la structure
spatio-temporelle. Notre sensation du présent qui se déplace vers le futur
pourrait n’être, comme le pensait Einstein, qu’une illusion liée à notre
conscience scientificamerican.com. Ensuite, la notion même de hasard et
de probabilité changerait de sens. Si effectivement tout ce
qui peut arriver arrive (quelque part dans la structure), alors le hasard ne
correspondrait plus à une indétermination ontologique (il n’y a plus de
« choix » fait par la nature au moment de la mesure), mais plutôt à
notre ignorance de la branche dans laquelle nous nous trouvons scientificamerican.com. Du point de vue de l’ensemble du
multivers, on pourrait dire que la notion de probabilité s’évanouit – ou
qu’elle doit être interprétée autrement scientificamerican.com. En effet, ce que nous appelons
probabilité ne serait que la fraction des univers ou des
histoires dans lesquels un certain événement se produit. Par exemple, dire
qu’un événement A a 30% de chances de se produire revient à dire que, dans 30%
des branches de l’univers-bloc probabiliste, A se réalise (et dans 70% des branches
c’est ¬A qui se réalise). Mais dans toutes ces branches,
l’issue est déjà contenue. Ainsi, la probabilité reflète simplement le fait que
nous, êtres conscients limités à une branche unique, ne savons pas à l’avance
laquelle est la nôtre.
La question du libre arbitre refait
évidemment surface dans ce contexte. Si tous nos choix possibles existent déjà
dans d’autres branches, peut-on encore parler de choix « libre » ? Cela dépend en grande
partie de la façon dont on définit le
libre arbitre. Certains philosophes compatibilistes soutiennent
que le déterminisme (même sous forme de multivers) n’élimine pas la
liberté : ils distinguent le niveau microscopique (où les lois physiques
régissent nos neurones, par exemple) du niveau humain (où nous prenons des
décisions en fonction de nos pensées, désirs, valeurs). Tant qu’on ne confond
pas ces niveaux, on peut considérer que nous restons l’auteur de nos actes,
même si, au niveau fondamental, le cours des événements est fixé dans le bloc scientificamerican.com. D’autres, en revanche, estiment
qu’avec un univers-bloc (déterministe ou probabiliste), le libre arbitre n’est
qu’une illusion de plus – tout comme le passage du temps. Dans
un multivers où « tout
arrive », parler d’avoir pu faire autrement devient
délicat, puisque chaque autre action a effectivement lieu…
mais dans une autre branche. Pour l’individu conscient sur une branche donnée,
il n’y a pas réellement d’alternative vécue. Ce débat n’est pas tranché, et il
dépasse le cadre scientifique pour rejoindre la philosophie de la liberté.
Par ailleurs, l’univers-bloc probabiliste soulève des
interrogations sur la réalité et l’existence. Les
autres « branches » ou univers possèdent-ils le même statut
d’existence que le nôtre ? Sont-ils physiquement réels ou seulement des
possibilités abstraites ? Les partisans d’Everett répondent que les autres
branches sont aussi réelles – simplement, nous n’y avons pas accès. D’autres
interprétations, comme celle dite des « histoires cohérentes »,
traitent les différentes histoires possibles comme des outils de calcul de
probabilités, sans leur accorder de réalité concrète indépendante. Ainsi, la
question « où sont ces autres mondes ? » reste ouverte. Si
l’univers-bloc probabiliste est pris à la lettre, ces mondes alternatifs
sont là, juxtaposés au nôtre dans la structure atemporelle de
l’espace des phases, mais ils sont inobservables pour nous. Cela rappelle
l’analogie d’Eugene Wigner du « livre de
l’Univers » : seul le chapitre que nous lisons est accessible, mais
le livre complet contient tous les chapitres possibles.
Un changement de paradigme en vue ?
Il est important de noter que la « théorie » de l’univers-bloc probabiliste, telle que présentée ici, est pour l’instant conjecturale. Elle n’est pas (encore) une théorie
physique formalisée et validée expérimentalement, mais plutôt un cadre
conceptuel pour penser l’unification de la relativité et du quantique.
Elle emprunte à différentes interprétations et approches (mondes multiples
d’Everett, intégrales de chemin de Feynman, cosmologie quantique de Hawking,
etc.) pour construire un récit cohérent. Certains physiciens adhèrent à des
éléments de cette vision : par exemple, Bryce DeWitt et John
Wheeler dans les années 1960 ont popularisé l’idée d’un multivers
quantique, et plus récemment des philosophes des sciences comme Alastair
Wilson décrivent la version quantique de l’univers-bloc comme « un bloc enrichi d’une dimension de possibilité » scientificamerican.com. Néanmoins, d’autres physiciens
restent sceptiques, arguant qu’il manque des preuves tangibles et qu’on peut
très bien interpréter la mécanique quantique sans multiplier les univers.
Quoi qu’il en soit, la force de l’univers-bloc probabiliste
est de fournir une histoire unificatrice : il réunit sous un
même toit deux aspects contradictoires de la réalité. Dans ce tableau, la
relativité générale ne serait que la projection à grande échelle d’une
structure plus riche où la mécanique quantique déploie toutes ses possibilités.
Le grand rêve d’Einstein d’une théorie unifiée pourrait alors
s’interpréter non pas comme une simple fusion des équations, mais comme
une synthèse conceptuelle où le temps, l’espace et la
probabilité s’entremêlent. En attendant d’éventuelles confirmations
expérimentales (ou infirmations), ces idées stimulent la réflexion. Elles
forcent scientifiques et philosophes à affûter leurs définitions du temps, de la
causalité, de la chance et de la réalité.
En conclusion, la théorie de l’univers-bloc probabiliste
offre une vision fascinante d’un cosmos où passé, futur et
possibles cohabitent. Elle tente de réconcilier le bloc d’Einstein avec le flou
quantique d’Heisenberg, en nous invitant à imaginer un « Super-Univers » comprenant tous les mondes. Cette perspective est à la fois profondément rigoureuse (elle prend au sérieux les
implications de nos meilleures théories) et profondément dérangeante (elle
bouscule notre intuition du temps qui passe et de l’unicité du réel). Est-ce là
la voie royale vers l’unification de la physique, ou simplement une belle
métaphore en attendant mieux ? Seul l’avenir – ou devrions-nous dire,
l’ensemble des futurs possibles – nous le dira. D’ici là, réfléchir à un
univers où le destin et le hasard se rejoignent dans un même
espace-temps probabilisé nous aide à mesurer toute la subtilité de la nature et
peut-être, à mieux nous situer, nous les humains, dans le grand schéma
cosmique.
Références : La conception de
l’univers-bloc est discutée dans le contexte de la relativité et de la
philosophie du temps abc.net.auscientificamerican.com. Les caractéristiques probabilistes
de la mécanique quantique (indétermination, rôle de l’observateur) sont
exposées par de nombreux travaux de vulgarisation scientificamerican.com. La notion d’amplification chaotique
des fluctuations quantiques a été mise en évidence, par exemple, dans des
simulations cosmologiques récentes insu.cnrs.fr. La méthode de sommation sur les histoires de
Feynman est décrite de manière pédagogique par Hawking et d’autres latheoriedelevolution.com. L’idée d’un multivers ramifié
issue des travaux d’Everett est abondamment commentée en physique et en
philosophie scientificamerican.com. Enfin, l’analogie d’un « bloc enrichi » de
dimensions de possibilités est proposée par
Alastair Wilson pour rapprocher univers-bloc et
mécanique quantique scientificamerican.com. Ces différents fils, tissés
ensemble, forment le tissu de la théorie de l’univers-bloc probabiliste, un
passionnant chantier à la frontière de la science et de la métaphysique.
Citations
Does Quantum Physics Rule Out Free Will? | Scientific American
https://www.scientificamerican.com/article/does-quantum-physics-rule-out-free-will/
Does Quantum Physics Rule Out Free Will? | Scientific American
https://www.scientificamerican.com/article/does-quantum-physics-rule-out-free-will/
The block universe theory, where time travel is possible but
time passing is an illusion - ABC News
Does Quantum Physics Rule Out Free Will? | Scientific American
https://www.scientificamerican.com/article/does-quantum-physics-rule-out-free-will/
Does Quantum Physics Rule Out Free Will? | Scientific American
https://www.scientificamerican.com/article/does-quantum-physics-rule-out-free-will/
Y'a-t-il un grand architecte dans l'Univers ?
https://www.latheoriedelevolution.com/livres/hawking/grandarchitecte/grandarchitecteunivers.html
Does Quantum Physics Rule Out Free Will? | Scientific American
https://www.scientificamerican.com/article/does-quantum-physics-rule-out-free-will/
Y'a-t-il un grand architecte dans l'Univers ?
https://www.latheoriedelevolution.com/livres/hawking/grandarchitecte/grandarchitecteunivers.html
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