La théorie de l’univers-bloc probabiliste : un pont entre relativité et quantique

Alexandre Leroy

Recherche indépendante en physique théorique et philosophie du temps

Publié le 19 septembre 2025



Introduction : le défi de l’unification en physique

Depuis plus d’un siècle, les physiciens cherchent à unifier les deux grandes théories qui décrivent notre monde : la relativité générale, chef-d’œuvre d’Albert Einstein pour la gravitation et le cosmos à grande échelle, et la mécanique quantique, qui règne sur l’infiniment petit des particules. Chacune est extraordinairement efficace dans son domaine, mais elles reposent sur des visions de la réalité profondément différentes – voire inconciliables. La relativité dépeint un univers continu et déterministe où le temps s’inscrit dans un «bloc» despace-temps englobant passé et futur, tandis que la mécanique quantique décrit un univers probabiliste où l’indétermination règne au niveau fondamental. Réconcilier ces deux paradigmes est l’un des plus grands défis de la physique contemporaine scientificamerican.com scientificamerican.com.

Dans cet article de fond, nous allons d’abord expliquer de manière accessible ces deux visions du monde : d’une part, l’univers-bloc relativiste (éternalisme), et d’autre part l’indétermination quantique et ses conséquences. Nous aborderons ensuite la théorie de l’univers-bloc probabiliste, une tentative conceptuelle d’unification qui propose un modèle cohérent où passé, futur et événements possibles coexistent dans un même espace-temps, chaque événement étant pondéré par une certaine probabilité. Des analogies intuitives nous aideront à visualiser ces idées. Enfin, nous évoquerons les racines historiques et scientifiques de cette démarche (d’Einstein à Feynman en passant par Everett), et conclurons en ouvrant la discussion sur les perspectives offertes et les implications philosophiques d’un tel changement de paradigme.


Deux visions opposées : relativité vs. quantique

Relativité générale : un univers-bloc déterministe

En relativité, espace et temps forment un tout indissociable, un continuum à quatre dimensions. Le temps y est traité comme une dimension supplémentaire, au même titre que l’espace. Cette conception conduit à l’idée d’univers-bloc (ou éternalisme) : on peut imaginer l’Univers entier comme un gigantesque «bloc» contenant tout ce qui est arrivé, arrive ou arrivera, partout et à tout instant abc.net.au. Autrement dit, le passé, le présent et le futur coexistent de manière équivalente dans la structure d’espace-temps. Il n’y a pas de maintenant absolu valable pour tout l’Univers ; ce que l’un considère comme du présent peut être du passé pour un autre, selon leur mouvement respectif. En relativité restreinte, le concept de simultanéité universelle s’effondre, ce qui renforce l’idée que le temps ne «coule» pas objectivement : tous les moments existent déjà dans le bloc. «Pour ceux dentre nous qui croient en la physique, la distinction entre le passé, le présent et le futur nest quune illusion obstinément persistante», écrivait Einstein scientificamerican.com. Le temps qui passe n’est donc qu’une impression subjective liée à notre conscience.

Dans un tel univers-bloc déterministe, chaque événement est fixé sur la ligne du temps : en principe, si l’on connaissait l’état du monde à un instant donné et toutes les lois physiques, on pourrait prédire exactement le futur (c’était la vision du démon de Laplace). Le futur est déjà « écrit » dans le bloc, tout comme le passé y demeure indéfiniment inscrit. Cette conception pose évidemment la question du libre arbitre : si le futur existe déjà, nos choix ne sont-ils pas illusoires ? (Einstein lui-même était perplexe face à l’idée de hasard, affirmant que «Dieu ne joue pas aux dés».) Nombre de philosophes et scientifiques ont débattu ces implications, sans consensus. Il faut néanmoins souligner que la relativité générale, prise isolément, est totalement muette sur ces questions philosophiques : elle fournit un cadre mathématique où le temps est une dimension, mais ne prétend pas expliquer notre ressenti du présent ni l’origine du déterminisme. Reste que l’univers-bloc déterministe est aujourd’hui la vision la plus conforme à la relativité.


Mécanique quantique : indétermination et hasard fondamental

La mécanique quantique, apparue au XXe siècle, a bouleversé cette belle horloge déterministe. Au niveau des particules élémentaires, le comportement de la nature semble intrinsèquement aléatoire ou indéterminé. Par exemple, il est impossible de prédire le moment exact où un atome radioactif va se désintégrer : on peut seulement donner une probabilité qu’il le fasse dans la prochaine heure. De même, des grandeurs comme la position ou la vitesse d’une particule ne peuvent pas être connues simultanément avec précision (principe d’Heisenberg) et, plus surprenant, ces grandeurs n’ont souvent même pas de valeur définie tant qu’une mesure n’a pas eu lieu. Avant l’observation, la particule est décrite par une superposition d’états possibles. Lorsqu’une mesure est effectuée, la superposition «seffondre» en un résultat concret. La théorie quantique ne prédit que les probabilités des différentes issues, non l’issue certaine d’avance scientificamerican.com. En ce sens, le futur quantique n’est pas écrit : il y a plusieurs chemins possibles à partir du présent, que même une intelligence suprême ne pourrait distinguer avant l’heure.

Un exemple célèbre illustrant cette étrange indétermination est l’expérience des fentes de Young. Si l’on envoie des électrons (ou des photons) un par un à travers deux fines fentes vers un écran, le motif final des impacts montre des franges d’interférence, signature d’un comportement ondulatoire. Chaque particule semble passer par les deux fentes à la fois ! En effet, tant qu’on n’observe pas par quelle fente passe l’électron, on doit considérer qu’il emprunte simultanément toutes les trajectoires possibles entre la source et l’écran. Ce n’est qu’en plaçant un détecteur (ce qui revient à mesurer) que l’électron « choisit » une fente et que le motif d’interférence disparaît. Richard Feynman, l’un des pères de la théorie quantique, a formalisé cela par la méthode de la «somme sur les histoires» : pour calculer le comportement d’une particule, on doit faire la somme de contributions correspondant à chaque chemin possible que la particule peut emprunter latheoriedelevolution.com. Dit autrement, la particule n’a pas une histoire unique, mais toutes les histoires possibles à la fois, tant qu’on ne la mesure pas latheoriedelevolution.com. C’est une idée profondément contre-intuitive, mais qui prédit correctement les résultats expérimentaux. 

Cette indétermination quantique n’est pas qu’une curiosité microscopique : elle peut avoir des conséquences bien réelles à notre échelle. Le fameux paradoxe du chat de Schrödinger l’illustre : on imagine un chat enfermé avec un dispositif qui tue l’animal si un atome radioactif se désintègre. Selon la mécanique quantique (interprétation de Copenhague), avant qu’on ouvre la boîte, le chat est à la fois vivant et mort – superposition des deux états – car l’atome lui-même était dans une superposition «désintégré/non désintégré». Bien sûr, dès quon observe, on ne voit le chat que dans un état ou lautre. Mais qu’est-ce qui a déterminé cette issue particulière ? La théorie ne le dit pas, hormis que chaque résultat a une certaine probabilité. Il y a là un aléa fondamental, irréductible, qui trouble notre conception classique du temps et du causal. Le futur quantique apparaît ouvert, non déterminé à l’avance.


Du microscopique au macroscopique : l’amplification chaotique

Comment alors, dans notre vie de tous les jours, le monde semble-t-il si prévisible par moments ? Après tout, les lois de Newton fonctionnent remarquablement pour envoyer une fusée sur la Lune : nous ne voyons pas d’objets macroscopiques « fluctuer » entre plusieurs états. La raison est que, en général, les effets indéterministes quantiques demeurent confinés à de minuscules échelles. Cependant, il existe des situations où une minuscule fluctuation peut être amplifiée en un effet macroscopique important. C’est le domaine de la théorie du chaos, popularisée par la métaphore du «battement dailes de papillon» : le minuscule souffle provoqué par un papillon pourrait, en théorie, engendrer une tornade à l’autre bout du monde en déclenchant une cascade de phénomènes non linéaires. De tels systèmes sensibles aux conditions initiales font qu’une variation microscopique suffit à entraîner, après une évolution chaotique, de grands changements.


Illustration – Représentation artistique d’un effet papillon quantique dans l’Univers primordial : de minuscules fluctuations au niveau quantique (ici symbolisées par des papillons) peuvent, après amplification chaotique, conduire à des évolutions macroscopiques du cosmos radicalement différentes insu.cnrs.fr. De même, à notre échelle, un événement aléatoire microscopique peut influencer le cours de toute une vie s’il est amplifié par des processus physiques ou biologiques en chaîne. Ce concept d’amplification relie l’indéterminisme fondamental aux phénomènes du monde quotidien, expliquant comment le hasard quantique peut, par endroits, percer le voile de la réalité classique. Par exemple, le simple déclenchement aléatoire d’un atome radioactif dans un laboratoire peut, via un appareil, allumer une lumière ou… tuer le chat de Schrödinger. Une fluctuation quantique infinitésimale aux premiers instants de l’Univers pourrait, elle, décider du destin de régions entières du cosmos après le Big Bang insu.cnrs.fr. Ces exemples montrent qu’entre le déterminisme rassurant de la physique classique et l’aléatoire quantique, il existe des passerelles : de petits écarts initiaux, amplifiés par la dynamique chaotique, peuvent faire basculer un système d’une trajectoire à une autre.

 

En résumé, nous avons donc deux paradigmes opposés : un Univers-bloc figé et déterminé d’un côté, un monde quantique flou et imprévisible de l’autre. Comment les marier sans contradiction ? C’est ici qu’intervient l’idée audacieuse d’un univers-bloc probabiliste.


L’univers-bloc probabiliste : un modèle d’unification

Pour concilier la relativité générale et la mécanique quantique, des physiciens et philosophes envisagent une vision hybride, qui serait en quelque sorte un «univers-bloc enrichi» scientificamerican.com. L’idée centrale est de conserver le cadre 4D de la relativité – ce continuum d’espace-temps contenant tous les événements – mais en y ajoutant explicitement la dimension du possible. Plutôt que de n’inclure qu’une seule configuration d’événements (un seul « scénario » figé du Big Bang à la fin des temps), l’univers-bloc probabiliste contiendrait toutes les histoires possibles, chaque histoire étant assortie d’un certain poids ou d’une probabilité. Autrement dit, le bloc espace-temps ne serait plus un film unique déjà tourné, mais une sorte de méga-film incluant tous les scénarios alternatifs qui pourraient se dérouler. Le passé, le présent, ainsi que tous les futurs possibles coexistent dans ce bloc, mais les futurs ne sont pas tous « réalisés » de la même façon : certains sont plus probables que d’autres, et un observateur donné n’en fera l’expérience qu’au long d’une branche particulière.

 

On peut se représenter cette idée de manière imagée. Par exemple, visualisons un arbre du temps : le tronc représente le passé (commun à toutes les histoires jusqu’à un certain point), puis viennent des branches qui figurent les différents futurs possibles à partir de ce point. L’univers-bloc probabiliste correspondrait alors à l’arbre entier, considéré comme un objet figé en quatre dimensions, alors que chaque branche de l’arbre est une histoire alternative où les événements s’enchaînent d’une certaine manière. Chaque branche porte un facteur de probabilité (attaché à sa « grosseur » si on prolonge la métaphore de l’arbre). Du point de vue d’un être conscient situé dans l’arbre, le futur semble ouvert : à chaque bifurcation, on ignore quelle branche sera la nôtre. Mais du point de vue de l’arbre entier (le Dieu de Laplace, pourrait-on dire), toutes les branches existent simultanément. Notre réalité vécue correspond à la trajectoire le long d’une branche particulière, tandis que les autres alternatives forment des mondes parallèles au nôtre dans la structure globale.

 

Sous forme de points clés, ce modèle unifié propose que :

  • Espace-temps éternel : Le continuum de la relativité contient l’ensemble des événements passés, présents, futurs, sans présent absolu privilégié – c’est l’univers-bloc d’Einstein abc.net.au.
  • Possibilités quantiques : À chaque événement peuvent correspondre plusieurs résultats différents (par ex. particule détectée ici ou là, atome désintégré ou intact), conformément aux superpositions quantiques. Ces résultats coexistent avant l’observation, au lieu d’être fixés à l’avance latheoriedelevolution.com.
  • Multiplicité des histoires : Plutôt qu’une seule « ligne de temps », la réalité fondamentale est envisagée comme un ensemble d’histoires ou de chemins possibles. On retrouve ici l’intuition de Feynman : une particule peut emprunter toutes les trajectoires à la fois – et, par extrapolation, l’Univers lui-même pourrait emprunter toutes les histoires possibles plutôt qu’une seule latheoriedelevolution.com. Dans ce cadre, comme l’a dit Stephen Hawking, «lUnivers na pas une histoire unique, mais toutes les histoires possibles, chacune étant caractérisée par sa propre probabilité» latheoriedelevolution.com.
  • Probabilités et interférence : Chaque histoire est dotée d’une probabilité ou d’un poids. Certaines histoires contribuent plus fortement que d’autres à la réalité que nous observons. En mécanique quantique, les différentes histoires peuvent même interférer entre elles (positivement ou négativement) avant qu’un résultat ne se manifeste, un phénomène décrit mathématiquement par les intégrales de chemin de Feynman.
  • Unification conceptuelle : Ainsi, l’univers-bloc probabiliste forme un canevas unique où coexistent le déterminisme global (tout le «multi-Univers» est déjà là dans le bloc) et l’indéterminisme local (chaque observateur voit un futur non prédéterminé tant qu’il n’est pas réalisé). Relativité et quantique trouvent un langage commun dans l’idée que le temps est une dimension contenant non pas une, mais une superposition d’avenirs, chacun déjà inscrit mais « pondéré ».

Cette vision rappelle fortement l’interprétation des «mondes multiples» proposée par le physicien Hugh Everett III en 1957. Selon Everett, lors de chaque événement quantique aléatoire, l’Univers « branche » sa réalité en autant de versions qu’il y a de résultats possibles. «Tout ce qui peut arriver arrive effectivement mais dans des univers différents», résume cette interprétation scientificamerican.com. Par exemple, il existerait des univers où l’expérience du chat de Schrödinger aboutit à un chat vivant et d’autres à un chat mort, chacun de ces univers parallèles se développant sans interagir avec les autres scientificamerican.com. L’ensemble de ces mondes forme un multivers, au sein duquel «il ny a quune seule histoire globale» englobant toutes les branches scientificamerican.com. Autrement dit, du point de vue du multivers, rien n’est laissé au hasard : chaque issue se réalise dans au moins un univers. Cette idée d’un multivers qui contient toutes les alternatives rejoint clairement le concept d’univers-bloc probabiliste. La différence est subtile : Everett parle de multiples univers séparés, là où certains philosophes (tel Simon Saunders) préfèrent imaginer un unique univers qui se ramifie en interne – un «quantum block universe» (univers-bloc quantique) mais dans les deux cas, la structure mathématique reste équivalente. On se retrouve avec un modèle éternel et déterministe à l’échelle du multivers complet, qui reproduit à l’échelle locale lindétermination quantique (chaque observateur dans une branche ne voit quun résultat et perçoit donc du hasard).

 

Notons que des outils théoriques empruntés à la mécanique quantique appuient cette vision. Le formalisme des intégrales de chemin (sommation sur les histoires) de Feynman, évoqué plus haut, peut s’étendre à des systèmes complexes, voire à l’Univers dans son ensemble. De fait, Hawking et d’autres ont exploré des modèles de cosmologie quantique où l’on calcule une « somme sur toutes les histoires possibles de l’Univers » pour déterminer la probabilité de tel ou tel état cosmologique. Dans ces modèles, les conditions initiales de l’Univers et son évolution ultérieure sont liées de manière globale ; on obtient un univers fortement déterministe à l’échelle cosmique, bien que chaque histoire prise individuellement puisse paraître aléatoire scientificamerican.comscientificamerican.com. Cela donne une perspective vertigineuse : notre Univers observable ne serait que l’une des nombreuses histoires contenues dans un super-Univers englobant, et si l’on « rejouait le film » depuis le Big Bang, toutes les versions possibles se réaliseraient mais dans des branches différentes.

 

Cette approche de l’univers-bloc probabiliste fournit un cadre conceptuel élégant pour penser l’unification de la relativité générale et de la mécanique quantique. Elle permet d’imaginer un modèle où le hasard quantique et le déterminisme relativiste cohabitent. Toutefois, il est important de souligner qu’il s’agit à ce stade surtout d’une construction théorique. Aucun consensus n’existe encore sur la manière dont une telle structure se matérialiserait dans une théorie physique complète (cela relève en fait de la future gravité quantique, encore en chantier scientificamerican.com). Néanmoins, l’univers-bloc probabiliste constitue une tentative stimulante de résoudre le puzzle de l’unification en proposant un univers où le temps et le destin prennent une forme inédite.


Perspectives et implications philosophiques

Si l’univers-bloc probabiliste (ou le multivers d’Everett) s’avérait une description valide de la réalité, les conséquences philosophiques seraient profondes. D’abord, il faudrait repenser la notion de temps. Dans un tel univers, le temps ne « coule » plus : passé, présent et futurs possibles sont tous également réels, figés dans la structure spatio-temporelle. Notre sensation du présent qui se déplace vers le futur pourrait n’être, comme le pensait Einstein, qu’une illusion liée à notre conscience scientificamerican.com. Ensuite, la notion même de hasard et de probabilité changerait de sens. Si effectivement tout ce qui peut arriver arrive (quelque part dans la structure), alors le hasard ne correspondrait plus à une indétermination ontologique (il n’y a plus de « choix » fait par la nature au moment de la mesure), mais plutôt à notre ignorance de la branche dans laquelle nous nous trouvons scientificamerican.com. Du point de vue de l’ensemble du multivers, on pourrait dire que la notion de probabilité s’évanouit – ou qu’elle doit être interprétée autrement scientificamerican.com. En effet, ce que nous appelons probabilité ne serait que la fraction des univers ou des histoires dans lesquels un certain événement se produit. Par exemple, dire qu’un événement A a 30% de chances de se produire revient à dire que, dans 30% des branches de l’univers-bloc probabiliste, A se réalise (et dans 70% des branches c’est ¬A qui se réalise). Mais dans toutes ces branches, l’issue est déjà contenue. Ainsi, la probabilité reflète simplement le fait que nous, êtres conscients limités à une branche unique, ne savons pas à l’avance laquelle est la nôtre.

 

La question du libre arbitre refait évidemment surface dans ce contexte. Si tous nos choix possibles existent déjà dans d’autres branches, peut-on encore parler de choix «libre» ? Cela dépend en grande partie de la façon dont on définit le libre arbitre. Certains philosophes compatibilistes soutiennent que le déterminisme (même sous forme de multivers) n’élimine pas la liberté : ils distinguent le niveau microscopique (où les lois physiques régissent nos neurones, par exemple) du niveau humain (où nous prenons des décisions en fonction de nos pensées, désirs, valeurs). Tant qu’on ne confond pas ces niveaux, on peut considérer que nous restons l’auteur de nos actes, même si, au niveau fondamental, le cours des événements est fixé dans le bloc scientificamerican.com. D’autres, en revanche, estiment qu’avec un univers-bloc (déterministe ou probabiliste), le libre arbitre n’est qu’une illusion de plus – tout comme le passage du temps. Dans un multivers où «tout arrive», parler davoir pu faire autrement devient délicat, puisque chaque autre action a effectivement lieu… mais dans une autre branche. Pour l’individu conscient sur une branche donnée, il n’y a pas réellement d’alternative vécue. Ce débat n’est pas tranché, et il dépasse le cadre scientifique pour rejoindre la philosophie de la liberté.

 

Par ailleurs, l’univers-bloc probabiliste soulève des interrogations sur la réalité et l’existence. Les autres « branches » ou univers possèdent-ils le même statut d’existence que le nôtre ? Sont-ils physiquement réels ou seulement des possibilités abstraites ? Les partisans d’Everett répondent que les autres branches sont aussi réelles – simplement, nous n’y avons pas accès. D’autres interprétations, comme celle dite des « histoires cohérentes », traitent les différentes histoires possibles comme des outils de calcul de probabilités, sans leur accorder de réalité concrète indépendante. Ainsi, la question « où sont ces autres mondes ? » reste ouverte. Si l’univers-bloc probabiliste est pris à la lettre, ces mondes alternatifs sont , juxtaposés au nôtre dans la structure atemporelle de l’espace des phases, mais ils sont inobservables pour nous. Cela rappelle l’analogie d’Eugene Wigner du « livre de l’Univers » : seul le chapitre que nous lisons est accessible, mais le livre complet contient tous les chapitres possibles.


Un changement de paradigme en vue ?

Il est important de noter que la «théorie» de lunivers-bloc probabiliste, telle que présentée ici, est pour linstant conjecturale. Elle n’est pas (encore) une théorie physique formalisée et validée expérimentalement, mais plutôt un cadre conceptuel pour penser l’unification de la relativité et du quantique. Elle emprunte à différentes interprétations et approches (mondes multiples d’Everett, intégrales de chemin de Feynman, cosmologie quantique de Hawking, etc.) pour construire un récit cohérent. Certains physiciens adhèrent à des éléments de cette vision : par exemple, Bryce DeWitt et John Wheeler dans les années 1960 ont popularisé l’idée d’un multivers quantique, et plus récemment des philosophes des sciences comme Alastair Wilson décrivent la version quantique de l’univers-bloc comme «un bloc enrichi dune dimension de possibilité» scientificamerican.com. Néanmoins, d’autres physiciens restent sceptiques, arguant qu’il manque des preuves tangibles et qu’on peut très bien interpréter la mécanique quantique sans multiplier les univers.

 

Quoi qu’il en soit, la force de l’univers-bloc probabiliste est de fournir une histoire unificatrice : il réunit sous un même toit deux aspects contradictoires de la réalité. Dans ce tableau, la relativité générale ne serait que la projection à grande échelle d’une structure plus riche où la mécanique quantique déploie toutes ses possibilités. Le grand rêve d’Einstein d’une théorie unifiée pourrait alors s’interpréter non pas comme une simple fusion des équations, mais comme une synthèse conceptuelle où le temps, l’espace et la probabilité s’entremêlent. En attendant d’éventuelles confirmations expérimentales (ou infirmations), ces idées stimulent la réflexion. Elles forcent scientifiques et philosophes à affûter leurs définitions du temps, de la causalité, de la chance et de la réalité.

 

En conclusion, la théorie de l’univers-bloc probabiliste offre une vision fascinante d’un cosmos où passé, futur et possibles cohabitent. Elle tente de réconcilier le bloc d’Einstein avec le flou quantique d’Heisenberg, en nous invitant à imaginer un «Super-Univers» comprenant tous les mondes. Cette perspective est à la fois profondément rigoureuse (elle prend au sérieux les implications de nos meilleures théories) et profondément dérangeante (elle bouscule notre intuition du temps qui passe et de l’unicité du réel). Est-ce là la voie royale vers l’unification de la physique, ou simplement une belle métaphore en attendant mieux ? Seul l’avenir – ou devrions-nous dire, l’ensemble des futurs possibles – nous le dira. D’ici là, réfléchir à un univers où le destin et le hasard se rejoignent dans un même espace-temps probabilisé nous aide à mesurer toute la subtilité de la nature et peut-être, à mieux nous situer, nous les humains, dans le grand schéma cosmique.

 

Références : La conception de l’univers-bloc est discutée dans le contexte de la relativité et de la philosophie du temps abc.net.auscientificamerican.com. Les caractéristiques probabilistes de la mécanique quantique (indétermination, rôle de l’observateur) sont exposées par de nombreux travaux de vulgarisation scientificamerican.com. La notion d’amplification chaotique des fluctuations quantiques a été mise en évidence, par exemple, dans des simulations cosmologiques récentes insu.cnrs.fr. La méthode de sommation sur les histoires de Feynman est décrite de manière pédagogique par Hawking et d’autres latheoriedelevolution.com. L’idée d’un multivers ramifié issue des travaux d’Everett est abondamment commentée en physique et en philosophie scientificamerican.com. Enfin, l’analogie d’un «bloc enrichi» de dimensions de possibilités est proposée par Alastair Wilson pour rapprocher univers-bloc et mécanique quantique scientificamerican.com. Ces différents fils, tissés ensemble, forment le tissu de la théorie de l’univers-bloc probabiliste, un passionnant chantier à la frontière de la science et de la métaphysique.

Citations

Does Quantum Physics Rule Out Free Will? | Scientific American

https://www.scientificamerican.com/article/does-quantum-physics-rule-out-free-will/

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The block universe theory, where time travel is possible but time passing is an illusion - ABC News

https://www.abc.net.au/news/science/2018-09-02/block-universe-theory-time-past-present-future-travel/10178386

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Y'a-t-il un grand architecte dans l'Univers ?

https://www.latheoriedelevolution.com/livres/hawking/grandarchitecte/grandarchitecteunivers.html

Effet papillon et univers primordial : comment de minuscules fluctuations quantiques peuvent façonner le destin de l'univers ? | CNRS Terre & Univers

https://www.insu.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/effet-papillon-et-univers-primordial-comment-de-minuscules-fluctuations-quantiques-peuvent

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